Une si charmante enfant.

Gryla* et son compagnon – que nous présenterons plus tard- avaient pour habitude de passer l’année tranquille, aux confins de la forêt des fjords du Nord.

Gryla était une personne bien organisée. Elle avait enfoui des victuailles dans des caches bien dissimulées au creux d’arbres et sous la terre, dûment répertoriées dans sa mémoire. Il ne fallait surtout pas confondre ses cachettes avec celles des autres habitants de la forêt, qui auraient été bien furieux qu’une humaine étrange s’approprie leurs provisions. Les animaux et autres habitants du coin s’étaient habitués à sa présence depuis fort longtemps, mais chacun sa vie, n’est ce pas ?

Ne mélangeons pas les espèces, sinon où irait le monde ?

Gryla avait fait un choix il y a fort longtemps, celui de vivre à l’écart de toute sa famille, qui ne l’appréciait guère et elle le leur rendait bien.

Ses parents, professeurs au collège et au Lycée d’Akranes, sur la côte Sud-ouest de l’Islande semblaient pourtant des gens bien, sous tout rapport. Ils avaient fait de bonnes études, issus d’une simple famille de pêcheurs des fjords de l’Ouest et s’étaient rencontrés à l’Université, lors de leurs études en France. Finnur et Alda s’aimaient et rêvaient alors de fonder une grande famille, avec plusieurs enfants blonds, filles et garçons, qu’ils auraient plaisir à voir grandir, en leur donnant la meilleure éducation possible. Ils s’imaginaient les sorties culturelles et les voyages qu’ils pourraient faire de temps à autre, les livres dont ils parleraient ensemble, les contes et sagas ancestraux qu’ils se transmettraient, comme toute bonne famille islandaise l’avait toujours fait au long des siècles passés, sans nuage, autre que celui des volcans environnants.

Et puis Gryla naquit. Elle ne fut pas un bébé mignon et fut leur seule enfant. Une enfant très étrange, avec un nez un peu de travers et un point naissant à sa base, verrue ou grain de beauté, là était la question. Une chevelure rare, tirant sur le rouge, une large bouche aux lèvres minces, un corps disgracieux aux extrémités énormes,  de très grandes mains et des pieds plats comme de vrais battoirs, et pour finir, une poitrine creuse aux côtes saillantes assortie d’une peau rêche que l’on aurait dite écaillée comme celle d’un lézard.

De son côté, si l’on avait interrogé Gryla sur ses parents, elle nous aurait dit qu’elle leur trouvait une apparence vraiment affreuse, avec de leurs grands yeux tour à tour apeurés et méprisants lorsqu’ils la regardaient, leurs grandes oreilles qui ne voulaient pas l’entendre, leur bouche sévère et leur démarche raide et professorale.

Gryla ne vit jamais d’admiration dans les yeux de ses parents quand ils la contemplaient, mais plutôt du dégout, malgré tous leurs efforts pathétiques pour le dissimuler, tant ils se sentaient coupables de l’aspect et de leur attitude vis-à-vis de leur enfant.

Gryla était alors laide et peu aimable. On dit aujourd’hui, que les parents aiment toujours leur enfant, et encore plus lorsqu’il est à protéger, infirme ou malade. Mais Gryla n’était ni infirme, ni malade. Gryla n’était pas conforme, c’est tout. Elle était sauvage et repoussante, et ses parents, tout comme elles, étaient malheureux.

Les enfants de la famille, avaient toujours été de jolis enfants blonds ou bruns, grands et minces, bien élevés, attirant la sympathie et l’affection de leur entourage.

Gryla n’était pas ainsi et ne l’avait jamais été…

Elle rêvait d’être un troll, un loup ou une sorcière, ses héros. Dans les histoires et légendes que ses parents lui racontaient, elle n’avait jamais peur des « méchants », elle les admirait et s’identifiait à eux. La fillette, petite, riait aux éclats quand le loup dévorait le petit chaperon rouge et sa grand-mère, quand les petits enfants se faisaient avaler tout crus par un ogre ou se perdaient dans les bois, abandonnés par leurs parents.

Finnur et Alda firent tout leur possible pour comprendre et élever leur fille, à leur façon. Ils la punirent lorsqu’elle était sale et insolente et leur parlait par borborygmes telle une bête sauvage. Ils essayèrent de l’amadouer en lui faisant des compliments. Sans succès. Elle n’était pas sotte. Ils finirent par l’emmener en consultation chez les meilleurs médecins, mais rien n’y fit. Ravalant leur fierté de braves parents et enseignants en situation d’échec, ils finirent par l’inscrire dans un pensionnat à Reykjavik. La seule chose qui leur était difficile, était d’accepter leur petite fille telle qu’elle était, différente et originale. Elle est asociale, une erreur de la nature, pensaient-ils.

Quelques temps plus tard, ils furent convoqués par la direction de l’école, qui leur dit avoir reçu des plaintes de nombreux parents, dont les enfants, terrifiés ne voulaient plus, ni être en classe, ni surtout le soir, partager le dortoir avec une « sorcière » qui leur promettait de les dévorer à Noël prochain. D’après eux, méchante, Gryla était de plus, cruelle et sadique.

Un jour, la famille partit pour leur maison secondaire, dans les fjords de l’ouest, près d’Isafjordhur, comme chaque année, pour leurs congés d’été. Ils avaient là-bas leurs racines familiales et quelques vieilles tantes, oncles compréhensifs et affectueux.

à suivre….

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