Evelyne Harel

Jon le goéland

Un autre monde

Je planais, survolant mon superbe fjord, au Nord Ouest de l’ile. C’était un fjord un peu spécial, isolé. Il était encerclé de hautes falaises, à l’écart de tout chemin ou de piste praticable par les humains. Pour y aller, en dehors de l’accès maritime pour nous, les oiseaux de mer, et nos voisins, les habitants de l’océan arctique, il y avait un accès caché par la grande cascade.

La grande cascade, c’était un rugissement de chutes d’eaux impressionnant que seuls les initiés pouvaient découvrir. Des cascades en Islande, il y en a de superbes, certaines ont  des passerelles aménagées pour que les visiteurs puissent les admirer. Mais celle-ci, merveille de la nature sauvage, bien que gigantesque, était bien dissimulée de tous. Il fallait pour l’atteindre, gravir ou survoler bien des monts et volcans désertiques, longer la côte, ou bien y accéder par des tunnels souterrains, ce que tous ignoraient. 

Et masqué par la grande cascade, un autre monde s’ouvrait, peuplé d’étranges personnages. Parfois, ils venaient s’ébrouer sous les rideaux d’eau rugissante, au petit matin, seuls ou ensemble. 

Moi, Jon, le grand goéland argenté, qui ne craignait personne, du fait de mon mètre quatre vingt d’envergure, une taille absolument exceptionnelle, et de mon grand bec acéré, je me posais alors sur la pointe d’un rocher et je les contemplais. Je restais bien hors de portée de leurs grosses pattes velues, car je les savais assez voraces et joueurs pour tenter de m’attraper. Lorsqu’ils m’avaient découvert, la première fois, ils avaient agité leurs grands bras dans ma direction. J’avais alors déployé mes ailes en un grand mouvement ample, sans peur, et repris mon envol pour me poser plus haut. Mon envergure me prédisposait vivre ici dans ce monde de géants.

De mon perchoir, à flan de falaise, je pouvais aussi distinguer des entrées de cavernes, pourvues de goulots étroits mais se prolongeant parfois en tunnels souterrains très vastes. J’observais leur entrée de temps à autre, de mon regard panoramique, en quête de pitance. Quelquefois des rapaces y nichaient et je m’en méfiais car ils étaient de redoutables adversaires. C’était le nid d’un beau couple de faucons gerfaut, et il fallait que je m’en méfie. Mais pour l’heure rien à signaler, ils étaient en chasse plus loin. Il était temps de reprendre mon vol, de me laisser porter par l’air frais de cette belle matinée, tout en guettant quelque proie terrestre ou maritime. Les goélands ne sont pas des pêcheurs en eau profonde et nous envions les macareux à ce sujet. Ces derniers volent peu mais plongent bien. Et si je pouvais leur prendre leur pêche au vol, je ne me gênais pas. Mais je devais guetter un jeune inexpérimenté.

Je piquai soudain vers la mer et saisi le sébaste qui avait attiré mon regard. Il était de bonne taille et s’était aventuré près de la surface de l’eau pour son malheur. J’allais me poser sur un creux de la falaise pour m’en régaler. Les chutes étaient proches et le lever du soleil s’y reflétait. 

Comme ce Fjord était beau et limpide. Un monde à part.

Très jeune, j’avais exploré d’autres rivages, plus au Sud., et je m’étais aventuré dans un périple initiatique, avec mon père et mes frères, le long des côtes d’Islande. J’avais traversé de grands espaces au dessus des mers et des terres désertes, glacées en hiver. J’avais observé les glaciers et aussi les fumerolles qui, parfois, s’élevaient au dessus de sources volcaniques, avec grand intérêt. Et puis, j’avais découvert et observé les humains, leur activité parfois paisible lorsqu’ils vivaient loin de tout, près de la côte ou en mer sur leurs bateaux de pêche, et leur agitation parfois frénétique, dans d’autres lieux où leur multitude fourmillante m’avait d’abord fasciné. Nous avions même observé des oiseaux de fer, filant loin là-haut dans le ciel blanc et bleuté. 

Ce qui était bien, avec les humains, c’est que ma famille et moi, trouvions facilement près d’eux de quoi nous nourrir, sans trop nous fatiguer. Nous n’avions qu’à les suivre et pêcher dans le sillage de leurs chaluts, nous enhardir dans leurs ports ou sur les plages et nous repaitre de leurs restes. Ils nous admiraient de loin, s’amusaient de nous, ou nous chassaient avec de grands gestes. Parfois lorsque nous étions nombreux, plusieurs familles, un clan de goélands, ils nous craignaient, car nous sommes de puissants oiseaux. Nos cris portent loin et lorsque nous le décidons, nous sommes combattifs.

Un jour, lorsque j’atteins la taille d’un adulte bien qu’encore jeune et moins grand qu’aujourd’hui, je pris mon essor vers le Nord en saluant d’un battement d’aile ma famille, je fis une dernière boucle dans le ciel sur la côte Sud habitée par les hommes, où mon clan vivait alors et je décidai de monter plus haut.

Ce fut un voyage passionnant. Je dus lutter contre les courants contraires, apprendre à les survoler en montant en altitude. J’appris aussi à les contourner, en analysant leur trajectoire. Je me suis fait à la solitude des grandes altitudes. Aucun de mes congénères ne s’aventurait si haut. Je me découvrais une âme de pionnier. J’explorai la côte nord ouest de l’Islande, ses fjords profonds qui se succédaient. Je me nourrissais facilement en descendant vers l’océan. Je devins un pêcheur aguerri et je grandis. Et lorsque la pêche était infructueuse, c’est-à-dire lorsqu’aucun poisson ne montait vers la surface, je faisais un tour sur terre, et me nourrissait d’insectes, de petits rongeurs. La vie humaine se faisait plus rare, les brumes en altitude plus denses. Le froid aussi.

Dans le creux d’un fjord, parfois j’apercevais de rares familles de phoques et de macareux.  La chasse des hommes les avait décimés, les malheureux. Le souffle majestueux d’une dame baleine apparaissait de temps à autre au loin et, d’un battement d’ailes, je l’approchais pour la saluer. Je pouvais alors, me nourrir des restes de sa pêche. Il m’arrivait de rencontrer d’autres goélands, mais généralement, ils restaient en faible altitude, près de la grève, groupés, à caqueter et criailler. Les goélands sont des êtres plutôt sociaux. La compagnie de mon clan me manquait parfois, mais j’étais grisé par mon exploration.

Au flanc des collines, j’admirai les chevaux qui paissaient et dans ce cas, je savais que les humains étaient proches. Il y aurait peut-être quelque nourriture à glaner, si j’avais envie de varier mon menu habituel. Les moutons aussi étaient un signe de civilisation. Les hommes les avaient importés sur l’île, dans les temps anciens et les exploitaient pour leur laine et leur chair. Je les plaignais vaguement.

 J’étais un oiseau libre, seul, et je cherchais mon eldorado. Et j’allais le trouver. 

L’autre monde.

C’était ma quête. Un vieux goéland m’avait signifié un jour, qu’un petit fjord, loin au Nord, abritait un lieu et un peuple tout à fait magique et, si j’en avais le courage et la force, je le trouverais. 

La force, je l’avais, bien pourvu par la nature et par ma volonté. Il me fallait juste être patient et endurer le rude climat du grand Nord, affronter les éléments et la solitude.